Lettre aux historiens (août 2015)

Toulouse, 17 août 2015

Chers historiens (mais non, les géographes, je vous aime aussi, vous êtes ma deuxième famille),
Vous vous enflammez aujourd’hui à propos d’une interview donnée par Lorant Deutsch sur France Inter, une interview dans laquelle vous avez éprouvé durement tout le mépris que cet historien de supermarché éprouve à votre encontre. Dans ce brasier de réactions, on trouve tout : de l’ironie mordante et cruelle à la réflexion plus globale sur la situation. Unis face à l’attaque, vous vous trouvez pourtant rapidement désunis par la diversité de vos réactions. Comme si frappés sur une joue, vous vous empressiez  de tendre l’autre. On vous accuse d’arrogance, vous répondez vous aussi par le mépris. On vous dit enfermés dans des tours d’ivoire, vous ripostez en brandissant vos thèses de doctorat qu’elles soient terminées ou en cours. Veuillez s’il vous plait regarder les choses en face. Dans ce combat, vous êtes globalement seuls (enfin, vous… Nous… Je n’ai pas de thèse – pas encore ? – mais, si vous voulez bien de moi, je suis prêt à me tenir à vos côtés). Seuls pourquoi ? Parce que le monde politique, de droite comme de gauche, et même si beaucoup de ceux qui le fréquentent (presse) ont flirté avec l’Histoire dans leurs études, a bien compris que le peuple a déjà choisi son camp : les Deutsch, les Bern, les Ferrand, les Gallo… Tous ces « historiens médiatiques » qui entendent profiter du besoin d’Histoire qui est celui de notre temps. Un besoin d’Histoire répondant à la perte de repères dans un monde de l’immédiateté où tous les phénomènes sont automatiquement perçus comme des dangers voire comme des catastrophes inéluctables. Quel recul peut-on avoir quand tout va si vite, que les images s’enchaînent, que les paroles se mêlent pour ne plus faire qu’un ruisseau au débit régulier et insipide ? Faute de recul, on cherche à s’accrocher à de solides bouées. Ces bouées, ce sont  ces repères qui flottent dans l’air depuis des générations, qui sont devenus si familiers qu’on ne les questionne plus, qu’on accepte parce qu’on croit qu’ils ont toujours été acceptés. Ce sont ces ilots-là que les « historiens de garde », pour reprendre le titre d’un essai savoureux, gardent et dont ils font leur pré-carré. Tout ce que vous leur opposez ce sont d’intelligents pavés, des articles brillants dans des revues qui restent confidentielles pour le grand public, des questionnements toujours novateurs mais qui, sans que vous le vouliez (pour la majeure partie en tous cas), vous éloignent de cette base qui pose des questions que vous n’entendez pas et auxquelles vous ne répondez pas. J’ai découvert aujourd’hui grâce à Twitter la parution d’un ouvrage sur « Bordeaux et la Bretagne au XVIIIème siècle. Les routes du vin ». Passionnant ! (et pourtant je ne bois pas d’alcool…) Mais passionnant pour un agrégé d’Histoire, éventuellement pour quelques sommeliers curieux, voire pour un éthylotest intrépide… Au-delà…
Vous devriez pouvoir comprendre que vous vous ferez toujours prendre à votre propre jeu. Plus vous édifierez de superbes réponses, plus vous vous enfermerez dans ce personnage de donneur de leçons (je sais de quoi je parle, on me le reproche en famille dès que je commence à pinailler, à questionner l’évidence vraie) et moins on vous écoutera. Si vous y ajoutez en plus ce mépris que j’évoquais plus haut, vous aggraverez votre cas (le mépris vient toujours des moins nombreux, les plus nombreux n’éprouvent que de la pitié ou de l’indifférence). Combien sommes-nous ? Quelques milliers… Et combien sont-ils à croire ces vérités vraies et révélées ? Des millions… Enfin ! Vous le savez bien !  Les profs sont tout le temps en vacances ; les garagistes sont tous des voleurs ; les fonctionnaires sont tous des fainéants ; les journalistes sont vendus au pouvoir en place ou aux grands entrepreneurs du secteur ; les routiers sont sympas sauf quand ils bloquent les routes, j’en passe et des meilleures. On va appeler ça un lieu commun, pour ne pas dire une légende urbaine. Mais un mensonge cru par des millions de personnes, c’est plus solide qu’une vérité qu’on s’échange entre happy few… Et vous devriez ne pas vous étonner qu’à « Histoire » on associe le terme de « secrets ». Non content d’être arrogants et méprisants, vous cachez les choses aux gens, vous les saoulez avec des choses sans intérêt qui ne valent même pas le salaire que l’Etat vous verse trop généreusement (même quand régulièrement vous poussez vos étudiants à bloquer les universités pour pouvoir vous consacrer à vos travaux d’opérette). C’est ce qui se dit dans le salon de coiffure de ma maman ; ça doit donc être vrai… Vous (nous) en haut, si peu nombreux et fermés sur nous-mêmes… Eux en bas nombreux et tout aussi certains d’avoir raison… : « Mais enfin voyons, 1515 c’est une date essentielle. Pourquoi on ne l’apprend plus à mon fils en classe ? » ; « la chronologie, elle n’est plus enseignée » … Je continue ?…
Moi ce que j’aurais envie de vous proposer (et c’est pour ce combat-là que je veux me tenir à vos côtés) c’est de refuser l’enfermement sur la hauteur mais de descendre dans la plaine (je préfère ce mot à l’autre, marais, qui sent trop la tourbe populaire).  Vous avez des choses à dire, dites-les ! Mais pas dans des émissions passant « sur le câble » (comme on disait avant) ou à pas d’heures. Utilisez ces nouvelles technologies qui permettent d’entrer aujourd’hui dans les foyers n’importe quand et au besoin en glissant le pied dans l’entrebâillement de la porte vulgairement appelé écran. Autrement dit, apprenez à jouer selon les règles de l’adversaire mais sans vous abaisser à ses traîtrises, à ses simplifications, à son conformisme traditionnaliste. Allez répondre aux attentes d’une société déboussolée, allez lui expliquer les choses, intéressez-la, captivez-la et ensuite vous pourrez plus facilement lui donner à comprendre vos travaux. Là, ce que vous attendez c’est que chaque citoyen de ce pays soit capable de dépasser Javier Sotomayor ou Serguei Bubka pour vous rejoindre sur vos cimes : « Allez les gens, devenez intelligents et vous nous comprendrez »… Mais non ! Tout l’échec de notre système d’éducation repose sur cette idée fausse que c’est à « l’apprenant » de faire tous les efforts et tout le chemin. Non !… Tendez la main ! Rapprochez-vous ! Utilisez vos talents qui sont multiples pour toucher les gens, le « grand public » comme on dit (ce qui montre bien que nous devons être des saltimbanques autant que des savants si nous voulons être écoutés et, rêvons un peu, entendus).  Ne laissons pas les ouvrages des « historiens médiatiques » truster les étalages du rayon Histoire des supermarchés… et même des librairies spécialisées parfois dans des rapprochements assez dérangeants. Ne soyons pas complices de certaines émissions dans lesquelles nous servons de caution : trente secondes d’un universitaire disant une banalité pour 3 mn d’une sommité connue pour tout autre chose que son parcours – souvent fantasmé et autoproclamé – d’historien.  Osons investir le net à travers des formats appropriés, des pastilles vidéo courtes répondant à des questions précises, une encyclopédie d’Histoire rigoureuse en ligne (pourquoi pas ?) pouvant devenir une référence, des présentations intelligentes et claires utilisables par les enseignants du secondaire et bien plus profitables que bien des documentaires formatés pour les attentes du public (archives sélectionnées pour leur côté percutant, images colorisées, musique tonitruante). Que sais-je ! (désolé, je n’ai pas fait exprès). Oui, osons être moins bête que le taureau fonçant sur la muleta bien rouge qu’on agite devant lui. Et puisque tout ceci est une affaire de mépris, osons la jouer façon BB des archives. Non pas « Tu les aimes mes fesses ? » mais « Tu les aimes mes recherches ? ».

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